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State of Play : l'art du bouclé



Avec State of play, passionnante mini-série au récit tendu et complexe, les britanniques confirment qu'ils n'ont actuellement aucun rivaux dans l'art de la fiction télévisée « bouclée ».
Les premières minutes de "State of play" sont haletantes. Le bref générique où apparaît la discrète signature de la BBC est à peine passé et on a déjà la certitude qu'on est parti pour 6X52 minutes comme on en voit rarement dans une saison télé. Les premières minutes traitent de la mort de deux personnes. Deux personnes que tout sépare. Une jeune femme, membre d'une commission gouvernementale et un ado de 15 ans habitué du vol à la tire. Il est abattu par un tueur professionnel. Elle tombe sous les roues du métro. Ces deux-là n'ont rien à voir. Sauf qu'ils se sont téléphoné quelques heures avant leurs fins respectives.

 Au-délà de ce mystère fondateur, l'histoire que nous propose Paul Abbott, auteur-vedette de la télévision anglaise avec des séries comme "Clocking off", "Linda Green" , vole en éclats pour nous proposer un thriller politico-financier coupant comme du verre dans lequel, l'auteur joue avec les différents genres de la fiction avec un talent et une facilité déconcertante. Jeux d'amitié, jeux de pouvoirs, jeux de sentiments. Meurtres, mensonges, pactes, conspirations, traits d'humour. Tout est écrit avec une précision implacable. Une écriture qui trouve son prolongement dans une réalisation de Bill Yates assez bluffante. Même si le réalisateur s'amuse parfois avec des effets sans utilité –Arrestation du méchant Dominic Foy dans le dernier épisode avec un ralenti inapproprié-, il tente et remporte quelques beaux paris – comme la très jolie scène finale de la série. Il réussit également un ensemble de jolies rencontres (disputes, bras de fer, déclaration, aveux…) qui sont autant de parenthèses dans le rythme soutenu de révélations et dans le climat de tension qui porte l'intrigue. Le réalisateur nous montre un Londres menaçant, froid et bruyant dans lequel les liens qui unissent les protagonistes sont notamment faits de calculs froids et d'intérêts sournois. Des lambris de Whitehall aux locaux frôlant la surchauffe de "The Herald", le quotidien haut de gamme, siège de l'enquête qui porte State of play, les trahisons, les coups bas sont partout. La série atteint des sommets grâce à une interprétation haut de gamme. Mention spéciale au trio masculin David Morrissey (qui interprète un impeccable jeune loup de la politique, mi-ambitieux, mi-naïf), John Simm, journaliste intègre qui doit jongler avec déontologie et intérêts personnels et Bill Nighy, Directeur de rédaction so british un rien cynique mais toujours là pour défendre ses troupes. On se croirait par endroit dans un polar poisseux de David Peace.

Si les Américains restent les seuls au monde à pouvoir produire des séries comme "24h chrono" ou "CSI/Les Experts" à raison de 24 unités par saison avec une qualité irréprochable, les Anglais excellent dans l'art de raconter des histoires plus complexes et plus touchantes sur des petits formats. On l'a vu ces dernières années avec des petits bijoux comme "Warriors" (récit d'un casque bleu à son retour sur l'inutilité de sa mission en ex-Yougoslavie), "Tomorrow La Scala" (une troupe de théâtre vient jouer une comédie musicale dans un Quartier carcéral de Haute-Sécurité), "Rehab" (le parcours d'un toxicomane au sein d'une institution censée le réhabiliter), "The Project" (L'ascension du Parti Travailliste vue par les yeux de quatre personnages idéalistes), "MI-5" (Thriller tendu sur les services secrets de sa Majesté) ou encore "Spaced" ou "Waking the Dead". Personne aujourd'hui ne peut s'enorgueillir plus que BBC ou Channel four de diffuser autant de fictions avec des thèmes forts qui interrogent la société. Certes, les Anglais produisent aussi des produits fades et sans intérêts mais on est loin du consensus mou de certains pays dont la France fait malheureusement partie. Paul Abbott, l'homme à qui l'on doit cette histoire vise dès le départ un but ambitieux pour son projet. Raconter en six heures, une histoire aux rouages nébuleux dans laquelle se heurtent, Gouvernement britannique, quotidien haut de gamme de Fleet street genre Guardian ou Times, Multinationale pétrolière, cabinet de lobbying. Bref, un sacré sac d'embrouilles, pour les protagonistes comme pour leurs auteurs. La force de State of Play est ne pas transiger avec tout cela. Pas de facilités. Les diffuseurs comme les producteurs Anglais ont décidé de ne pas prendre leur audience pour plus bête qu'elle n'est. State of Play est une œuvre rigoureuse. Elle consent à mélanger les genres. Mélodrames, Thriller, Polar, mais d'une façon qui aide à accepter l'histoire encore plus fortement. Mieux, qui l'aide à avancer. Rien n'est gratuit mais rien n'arrive artificiellement. Paul Abbott nous donne une leçon d'écriture. Pas de dialogues inutiles. Pas de personnages faibles. Pas de déception quand le dénouement survient sinon celle d'en avoir fini avec cette histoire palpitante.

A moins d'avoir du mal à comprendre les histoires un poil hardues, à moins de détester congénitalement les habitants de la perfide Albion, les faits sont là, "State of play" est une réussite. Loin des clichés, armée d'un casting sans faille, cette fiction possède de nombreuses plus-values. Non contente de s'appuyer sur une histoire en bêton armé s'imbriquant au cœur du monde politico-financier britannique avec réalisme (même si rien ne l'est), cette mini-série est avant toutes choses un remarquable portrait de la presse outre-manche. Un hommage à la presse d'investigation tout court. Un portrait réaliste des arcanes d'un quotidien britannique avec des journalistes et leurs méthodes. Tout n'est pas parfait, loin de là, mais on avance vers la vérité. Et dans "State of Play", elle n'est pas belle à entendre. Paul Abbott nous attire dans une intrigue à tiroirs de laquelle ses personnages ne sortiront pas tous indemnes. Une fiction qui malgré son sujet complexe ne s'interdit pas des chutes d'épisodes haletantes et des revirements pouvant plaire aussi à un large sinon un grand public. Des histoires aussi bien racontées et porteuses de sujets aussi sensibles se doivent d'être produites et racontées chez nous aussi. Alors qui se lance ?

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