Si la série Les Sopranos est LA fiction feuilletonnante emblématique de la décennie, c'est en grande partie grâce au personnage central, Tony Soprano, incarné par l'imposant James Gandolfini. Atteignant des sommets de complexité rarement dépassés depuis, la personnalité de Tony Soprano se dévoile lentement, inexorablement tout au long des 6 saisons et l'on peut en relever deux traits caractéristiques : l'infantilisation et le désir de fuite, déjà bien présents, dès le pilote de la série. Très dense narrativement, cet épisode sobrement intitulé "The Sopranos" est diffusé pour la première fois sur HBO le 10 Janvier 1999, et contient en lui la matrice de ce qui fera le succès de la série.
Tony est un enfant… 
Tout est dit dès le début, dès le premier plan de l'épisode : le visage de Tony apparaît entre les jambes d'une statue représentant une femme. L'imposante et tyrannique figure maternelle est donc déjà présente et vient d'accoucher d'un bébé de 120kg qui fume du cigare cubain et joue du 38 special. Dans cette première scène Tony patiente dans la salle d'attente de sa psy, le Dr. Jennifer Melfi (interprété par Lorraine Bracco) mais on jurerait avoir sous les yeux un gamin pris la main dans le sac, attendant de se faire engueuler par le proviseur. Plus tard dans l'épisode, on découvre Tony pataugeant dans sa piscine et jouant avec les canards, comme le ferait un enfant, avant de pénétrer dans sa cuisine, littéralement vêtu d'une couche culotte : irresponsable, glouton, insensible… Tony s'affiche encore comme une sorte de môme incontrôlable derrière lequel Carmela, sa femme (interprétée par Edie Falco), doit perpétuellement passer. Plus tard encore dans cet épisode, Tony course un mauvais payeur avec sa voiture : hilare et inconscient, on lit sur son visage la joie innocente d'un gosse aux auto-tamponneuses. Enfin, que dire de ses relations avec les femmes qui, quand elle ne sont pas des incarnations de sa mère (souvenons-nous du destin tragique de Gloria Trillo/Annabella Sciorra dans la saison 4), sont des sortes de poupées gonflables, interchangeable et silencieuses. Tout porte donc à voir en Tony une sorte de gosse, cherchant à tout prix la distraction, l'affection, la chaleur maternelle mais qu'un monde violent et froid pousse hors du cocon familial. Mais l'infantilisation de Tony n'est qu'une manifestation de sa caractéristique la plus essentielle : son désir de fuite.
Tony est en fuite… 
On se souvient des derniers plans de la cinquième saison : Tony Soprano, épuisé, frigorifié, hirsute et sale, fuyant à travers la neige pour retrouver son foyer. On a, dans cette séquence, une vision exacerbée de ce qu'est, intrinsèquement Tony Soprano : un fugitif, un déserteur. En effet, là où un Michael Corleone affronte debout son statut de parrain et en accepte les responsabilités, Tony Soprano, lui, se défile, fuit, esquive : empêtré dans ses problèmes de familles ( une officielle et l'autre du crime), il n'assume jamais vraiment son rôle et voudrait être ailleurs. Or la gravité (au sens newtonien) de sa fonction le ramène toujours vers le sol alors que lui aimerait voler, partir, s'évader et à ce titre, la scène de syncope dans l'épisode pilote est tout à fait explicite : Tony voudrait être un de ces oiseaux migrateurs, libres et détachés des contingences terrestres, mais devant sa triste condition humaine mafieuse, Tony "meurt" de ne pouvoir lui aussi s'envoler… Dans ce même épisode, la fuite est présente de façon figurée dans le silence de Tony lors de son premier rendez-vous avec le Dr Melfi : incapable de s'exprimer, de se confier, il fuit littéralement le dialogue, refuse ce qui lui arrive et préfèrerait, là encore, être ailleurs… Enfin, dans la quatrième saison, la relation fusionnelle de Tony avec son cheval est une autre manifestation de cette volonté d'évasion : galoper, fuir, s'échapper…. Tony doit se réfugier la nuit dans son écurie, pour y chercher un peu de tranquillité et de liberté mais même là, la violence de son quotidien le débusque. Ce ne sont ici que quelques exemples et la série est truffée de ces situations où Tony est confronté à des dilemmes : on lui demande de choisir, d'agir, de trancher alors que lui aimerait mener une vie simple et paisible. A ce titre, son accession au titre de parrain est symptomatique : Tony laissera volontairement cette charge à Junior avant de l'accepter à contre cœur car il sait déjà que le costume qu'il s'apprête à enfiler est peut-être trop grand pour lui et surtout, terriblement pesant.
Finalement, la raison pour laquelle Tony Soprano, mafieux violent et séducteur, est aussi attachant et aussi proche de nous, c'est qu'il est confronté à de douloureux dilemmes que nous affrontons tous : la difficulté d'entrer dans l'age adulte et d'accepter ses responsabilités, la nostalgie de l'enfance et de l'insouciance mais surtout la difficulté à concilier vie en société et vie intérieure, famille et individualité, aspirations personnelles et pression sociale.
Et si…?
La série de David Chase est donc en réalité l'histoire d'un homme, de ses choix et de sa difficulté à les assumer, et face au Dr Melfi, que fait Tony si ce n'est confesser ses péchés et demander pardon voire…l'extrême onction ? D'où cette hypothèse, un peu audacieuse peut-être, mais qui a le mérite d'expliquer le caractère onirique de certains épisodes (notamment ceux de la saison 6) et le parfum doucement morbide qui flotte sur toute la série : et si, finalement, Tony était mort dans les dix première minutes de la série ? Et s'il n'avait pas survécu à sa crise d'angoisse et que le bureau du Dr Melfi était un purgatoire dans lequel, six saisons durant, Tony revenait sur sa vie, ses choix, cherchant à expier ses crimes. The Sopranos deviendraient alors la plus longue et la plus géniale confession post-mortem de l'histoire de la télévision…
Début de réponse le 8 Avril 2007 avec les 9 derniers épisodes de la série. François UZAN
• François UZAN n'a créé ni "Arrested Development", ni "Heroes". Il est étudiant de 2eme année au CEEA. |