En raison de la violence physique et psychologique qu'elle dégage, "Oz". est une série taxée à tort d'hyperréalisme. "Oz" est une série atypique, à la fois sociologique et politique. Description audacieuse de la culture de la violence dans la société américaine, elle interroge quant à la foi et à la place de Dieu dans une organisation sans loi, quant à l'amitié et à la loyauté entre les hommes . Au-delà de ses qualités esthétiques et dramaturgiques,"Oz". est une série digne d'intérêt parce qu'à l'instar de l'épisode pilote, elle développe une réflexion radicale sur le système pénal et l'utopie carcérale et est riche en références culturelles, tant dans le fond que dans la forme.
« OZ » ou l'échec de l'utopie carcérale
La représentation du système carcéral développée par "Oz" et son créateur Tom Fontana peut être mise en lumière par la lecture de "Surveiller et punir" de Michel Foucault (1975). Foucault y oppose deux formes de contrôle social : - La discipline-blocus, faite d'interdits, de clotûres, de hiérarchies, de cloisonnements, de ruptures de communication. - La discipline-mécanisme, celle qui nous intéresse. Elle développe des techniques de surveillance multiples et entrecroisées, des procédés souples de contrôle, des dispositifs qui exercent leur surveillance à travers l'intériorisation par l'individu de son exposition constante à l'oeil du con~rôle. Il s'agit là d'une conception relationnelle du pouvoir. Ce pouvoir Il « ne s'applique pas, purement et simplement, comme une obligation ou une interdiction, a ceux qui Il ne l'ont pas »; il les investit, passe par eux et à travers eux; il prend appui sur eux, tout comme eux-mêmes, dans leur lutte contre lui, prennent appui à leur tour sur les prises qu'il exerce sur eux. » Cette forme de contrôle social s'applique au contrôle exercé sur les détenus dans « Oz ». La thèse de Foucault permet d'identifier les dispositifs de la communication-pouvoir dans leur forme organisationnelle même. Elle renvoie au modèle d'organisation en « panoptique », utopie de société inventée par le philosophe Betham. Le panoptique est une machine de surveillance où, d'une tour centrale , on peut contrôler avec pleine visibilité tout le cercle du bâtiment divisé en alvéoles et où les surveillés, logés dans des cellules individuelles, séparés les uns des autres, sont vus sans voir. Ce modèle sert à Foucault pour caractériser le mode de contrôle exercé par le dispositif télévisuel : façon d'organiser l'espace, de contrôler' le temps, de surveiller continuellement l'individu et d'assurer la production positive de comportements. D'une certaine manière, « Oz » serait une série télévisée qui dénonce métaphoriquement le contrôle social exercé par la télévision !
En pratique, il s'agit surtout de voir en quoi la cellule d'Em City est une application du panoptique: configuration quasi-circulaire, parois de verre, plate-forme centrale sur laquelle se tiennent les surveillants. Ainsi, dans l ‘épisode pilote, le narrateur Augustus Hill explique: « A Oz, les gardiens ferment les cages et partent; .les prédateurs se lèvent prennent le contrôle et font la loi. A Em City, les gardes sont avec nous vingt heures par jour. Il n'y a pas d'intimité. Tout le monde voit ce que tout le monde fait. Des yeux partout. Les yeux de Mc Manus. »
Les parois de verre d' Em City doivent donc être appréhendées au regard du système coercitif analysé par Foucault : « L'exercice de la discipline suppose un dispositif qui contraigne par le jeu de regard; un appareil où les techniques qui permettent de voir induisent des effets de pouvqir, et où, en retour, les moyens de coercition rendent clairement visibles ceux sur qui ils s'appliquent. » Les scénaristes. d' « Oz » font d'ailleurs une référence directe au « Big, Brother is watching you ... » de Georges Orwell dans « 1984 ». En effet, dans l'épisode « Animal Farm » (lien direct avec Orwell), un détenu s'écrie: « It's Orwellian ! ». L'utopie politique des architectures circulaires analysée par Foucault renvoie donc à l'utopie de McManus, dans Em City. Cette organisation nécessite une discipline, stigmatisée dans le titre de l'épisode pilote « The Routine» par l'emploi du mot « routine », qui est à la base de tout système coercitif. Comme l'explique Foucault : « La discipline fabrique ainsi des corps soumis et exxercés, des corps « dociles /j. La discipline majore les forces du corps (en termes économiques d'utilité) et diminue ces mêmes forces (en termes politiques d'obéissance). D'un mot, elle dissocie le pouvoir du corps; elle en fait d'une part une « aptitude », une If capacité /j qu'elle cherche à augmenter; elle inverse d'autre part l'énergie, la puissance qui pourrait en résulter, et, elle en fait un rapport de sujétion stricte. ( ... ) La coercition disciplinaire établit dans le corps le lien contraignant entre une aptitude majorée et une domination accrue. /j Ainsi, dans Em City, les prisonniers font la cuisine, le ménage, suivent des cours, travaillent dans des ateliers ... Dans l'épisode pilote, on voit que même le personnage d'Augustus Hill, bien qu'handicapé, ne reçoit pas de traitement de faveur et travaille 'autant que ses co-détenus. A la lumière du livre de Foucault, le projet utopique de McManus (changer le cours des choses et amener les détenus à pouvoir vivre correctement dehors, à sortir de la spirale qui fait que, dans une très grande majorité, les taulards replongent dans la criminalité) se révèle illusoire et pervers. Son échec se manifeste, par exemple, dans le dernier épisode de la deuxième saison «Escape from,.Oz». Dans cet épisode, le Poète et Siepell, le prêtre pédophile, reviennent à Em City : le Poète a replongé, le prêtre ne parvient pas à vivre à l'extérieur et demande à se faire réintégrer. A Em City, les seules « évasions » envisageables semblent être la mort et la folie .... Drôle de réinsertion ! La série « Oz » est donc porteuse d'un discours désenchanté sur la réforme pénitentiaire et l'utopie carcérale. Le système pénal y est présenté comme une émanation fasciste et totalitaire.
« Oz » : de la tragédie grecque au film noir
Dans « Oz », le dispositif du narrateur (le « cube» extradiégétique lequel il officie est inscrit dans le cahier des charges de la série) renvoie aux choryphées ou choeurs de la tragédie grecque. Ceux-ci ménagent un repos dans l'action tout en élevant l'esprit des spectateurs vers les sources religieuses et mythologiques, ou le font méditer sur le destin de l'homme. Dans « Oz » le narrateur, Augustus Hill, ouvre, clôt et ponctue chaque épisode en nous introduisant dans l'univers de la série et de l'épisode en particulier, en la commentant avec des informations d'ordre historique, politique ou sociologique (au lieu d'être religieuses ou mythologiques). Les interventions d'Augustus Hill permettent d"influencer le jugement du spectateur sur les actes des personnages, de dénoncer certains faits de société, certaines orientations sociales et politiques. Comme les tragédies grecques, « Oz » a donc une visée argumentative, avec un discours sur le système carcéral qui vise à l'adhésion des esprits.
Dans le fond maintenant, on retrouve dans le drame que constitue « Oz ». les motifs de la fatalité et de la folie lucide issus de la tragédie grecque. Ainsi, la tragédie grecque ,est marquée par le passage de la malédiction d'une génération à l'autre. Dans « Oz », cette notion de destinée maudite est incarnée par la famille Alvarez et la famille O'Reilly. Dans l'épisode pilote, Miguel Alvarez est incarcéré à Em City. Au fur et à mesure de la première saison, on découvre tour à tour :. son grand-père Ricardo, placé à l'isolement à vie et atteint de la maladie d'Alzheimer; son père Eduardo, détenu qui travaille à l'hôpital de la prison et est muet depuis qu'il s'est "fait couper la langue par un autre détenu; son' épouse Maritza, qui accouche en prison. Quant à la famille O'Reilly, le détenu Ryan O'Reilly est rejoint à Em City par son frère Cyril. S'il est à l'évidence une référence à la tragédie grecque, ce motif de la malédiction familiale est d'autant plus intéressant qu'il fait écho à la réalité sociologique de reproduction sociale des inégalités et de leurs conséquences (cf Bourdieu).
« Oz » est ses références au film noir. Dans la structure d' « Oz », on retrouve des éléments caractéristiques du film noir depuis « Assurance sur la mort » de Billy Wilder (1944) : la voix-off et le recours aux flashbacks… La réalisation d'"Oz" fait, elle-même, référence au genre du film noir en privilégiant le déséquilibre de la compositlon, la distorsion, les angles inhabituels, les plongées qui écrasent les personnages, les cadrages claustrophobiques, à l'instar du style journalistique de l'épisode pilote qui marque les heures au fur et à mesure que l'intrigue avance (à sa premlere diffusion, une partie des téléspectateurs a d'ailleurs crû regarder un documentaire sur les prisons... ) .
Certaines thématiques abordées dans .Qz. sont empruntées au film noir. Ainsi, le parcours du détenu Thomas Beecher est caractéristique du genre : pas foncièrement mauvais, Beecher dévie du droit chemin du fait de circonstances extérieures, sociales etc. Le langage à double-sens, plein de sous-entendus et souvent érotique employé dans « Oz » est également caractéristique du genre. La drogue y est par exemple désignée par l'expression «tits» ou « titis», c'est à dire « nichons ». En résulte une série d'échanges codés au sujet de seins, de soutiens-gorge profonds ou trop petits etc. Dans la, même idée, le surnom que Busmalis donne au tunnel qu'il creuse avec amour dans la perspective de s'évader: Lizzie, c'est à dire "gouine" en argot américain. Busmalis développe une thématique sexuelle au sujet de son tunnel: il est comme une femme pour lui qui n'en a jamais aimée une seule, et il parle de « viol» quand deux néonazis se l'approprient dans l'épisode « Escape from OZ : «It would be like they were rapping her ». Le titre de cet épisode renvoie d'ailleurs au titre du film noir « Escape from Alcatraz » (« L'Evadé d'Alcatraz »), de Don Siegel (1979).
« Oz » est également le réceptacle d'Emploi systématique et savoureux de citations, de maximes, d'expressions populaires et de slogans qu'il est impossible de citer de manière exhaustive. Ainsi, l'épisode « Lits jumeaux» s'ouvre sur un proverbe américain: «You made your bed, now lie, in it » et se clôt sur une expression populaire: « Sleep tight, don't let the bedbugs bite. » - Références à des figures historiques, à l'instar du personnage de Kareem Saïd inspiré de Malcolm x. - Références au cinéma d'Eisenstein dans la réalisation et le montage, avec la juxtaposition d'images violemment hétérogènes et cette idée de conflit entre les. images, qu'on retrouve dans « La Grève » (1924) quand les plans de massacres de la foule sont montés en alternance avec ceux d'un abattoir. De la même manière, dans l'épisode « Animal Farm» de « Oz », les images violentes de la prison sont montées en alternance avec les images calmes de documentaires animaliers qui servent de fond aux interventions du narrateur dans le cube. - Références à Alfred Hitchcock et à la série Alfred Hitchcock présente. Ainsi, dans l'épisode «Escape from Oz », Augustus Hill envisage de s'évader en s'enfermant dans un cercueil ... - Références à Georges Orwell, à l'instar du titre de l'épisode «Animal Farm » qui renvoie au titre éponyme du roman La Ferme des Animaux.
Tous ces éléments font de « Oz » la série la plus singulière et la emblématique des années 90. Une œuvre magnétique profondément personnelle mais en phase avec des références et des codes socio-culturels qui ont tous une résonance avérée avec notre époque actuelle.
• Nicolas Clément est scénariste. |