Théorie  
Les séries décryptées et envisagée sous un aspect singulier.




Les scénaristes français répondent
Scénaristes américains, continuez votre grève !
LE MONDE | 15.11.07 | 14h40

L'audiovisuel français ne peut que se réjouir de la grève des scénaristes américains de télévision. Qu'ils fassent grève ! Et longtemps ! Pour toujours, s'ils le souhaitent ! Ils arrêtent de travailler ? Il était temps. Ils nous ont fait trop de mal. En séduisant notre public, ils ont démodé et ridiculisé notre belle fiction nationale, dont les jeunes et les ménagères désespérées se sont massivement détournés. C'était de la concurrence déloyale.


Et par quels moyens ? Uniquement en faisant leur métier. Car c'est aux scénaristes et aux créateurs de séries, ceux-là mêmes qui se sont mis en grève, que la fiction américaine doit ses triomphes. Ils en sont les premiers responsables, exerçant un contrôle décisif sur la réalisation, sur le casting, sur les choix artistiques. Le système américain leur donne énormément de pouvoir, et, partant, beaucoup d'audace et beaucoup de talent. Sans compter, bien sûr, d'excellents revenus.

La situation en France est évidemment bien différente. Soupirez, ou respirez : une grève des scénaristes n'y est pas à craindre. Non seulement parce que, selon un internaute facétieux, "en France, ça fait vingt ans qu'ils sont en grève, les scénaristes". Mais surtout parce que les scénaristes de télévision ne jouent pas le même rôle qu'aux Etats-Unis.

Là-bas, c'est autour d'eux qu'est organisée la production. En France, aussi étrange que cela paraisse, la production de fiction télévisuelle n'est pas fondée sur l'importance et la prééminence des textes. Elle s'inspire de deux modèles : celui (français) du cinéma et celui (universel) du tiroir-caisse. Le modèle du cinéma met le réalisateur au premier plan. Le modèle du tiroir-caisse donne tout le pouvoir aux diffuseurs.

Dans les deux cas, les scénarios sont soumis à une logique qui n'est pas la leur. Sitôt qu'ils ont été livrés, chacun, excepté les scénaristes, semble avoir le droit d'en faire ce qu'il en veut, de les corriger, de les triturer, d'en censurer le contenu, de les soumettre à des exigences éditoriales burlesques et arbitraires. Très peu de scénarios sortent vivants de ces épreuves. Et c'est ainsi que les scénaristes français (et leurs scénarios) finissent par ressembler à ce que l'on fait d'eux.

Certes, le tiroir-caisse a ses raisons, et ce sont toujours, en définitive, les chaînes qui commandent. Mais tous les dictionnaires vous le diront, commander peut avoir deux sens : celui de passer la commande (de se comporter en client) et celui d'exercer le commandement (de se comporter en dirigeant). Pour ce qui est de la télévision française, hélas ! le deuxième sens, depuis vingt ans, l'a largement emporté sur le premier.

Et les producteurs, dans tout ça ? Pourquoi n'en parlons-nous pas ? Tout simplement parce qu'ils font partie à la fois du problème et de la solution. Ils ont été, eux aussi, dominés et asservis par les chaînes. Ils en ont souffert. Quelques-uns partagent notre discours et notre analyse, et certains commencent même à les mettre en pratique. La crise de la fiction française est une triste réalité. Les chiffres parlent. Les seules choses qui marchent encore s'adressent à un public vieillissant, fonctionnent selon des recettes éprouvées, et datent de longtemps. Toute capacité à innover semble étrangement tarie.

Le salut ne viendra certainement pas de ceux qui ont créé le problème. La crise actuelle de la fiction française est très exactement la crise de la direction de la fiction française par les diffuseurs. Ce n'est pas une question de personnes. Quelle que soit la qualité des responsables à l'intérieur des chaînes, c'est la manière dont on doit concevoir et produire la fiction télévisuelle qui est en cause.

Si nous n'agissons pas très vite, nous serons laminés. Mais comment ? Peut-être suffit-il de faire enfin confiance aux auteurs. De donner de nouveau une chance de naître et d'exister aux scénaristes et aux créateurs de série, comme on le fait partout ailleurs dans le monde.


Nicole Jamet, Marie-Anne Le Pézennec, Didier Cohen, Gilles Gérardin, Eric Kristy, Guy-Patrick Sainderichin sont scénaristes de télévision.
 
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