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Les séries ont toutes une fin. Ça n'est pas une raison pour ne plus en parler. Rubrique dépôt-vente, vieilles actrices à restaurer, et séries à ne jamais oublier.

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| Le Magicien d'OZ |
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Tom Fontana applique à l'univers cathodique des règles singulières. Adepte d'une fiction qui dit des choses, bosseur infatigable, dramaturge de formation, indécrottable New-Yorkais, il se bat pour imposer ses goûts à des networks et à des studios peu familiarisés à ce genre d'intransigeance. Chacune des séries dans lesquelles il s'implique devient une référence. « Saint Elsewhere », « Homicide: Life on the Street », « Oz » ou « The Jury » ont en commun cette volonté de raconter leur époque. Nous l'avions rencontré en 2000 pour "Oz", chronique hallucinante et hallucinée d'un quartier de haute sécurité expérimental. Violente, lucide mais aussi formidablement Interprétée, cette série a redonné à elle-seule du crédit à la fiction télé. Promenade...
Les premiers pas sur le plateau d'Oz impressionnent. Quelques minutes auparavant, nous déambulions dans une rue bruyante et glacée de Manhattan. Le quartier de Chelsea est méconnu des touristes. Comme son voisin TriBeCa une décennie plus tôt, il est en pleine réhabilitation. De ce côté-ci de Manhattan, les immeubles sont faits de vastes hangars rouillés, de bâtiments en briques rouges aux vitres sales et brisées. C'est là que se produit l'une des plus marquantes séries de l'histoire de la télévision. Au loin, on aperçoit encore les tours jumelles du World Trade perdues dans la brume. Je vérifie une troisième fois l'adresse griffonnée sur un morceau de nappe. Pas d'erreur, c'est là. La porte métallique est lourde à pousser. Il vous faut ensuite grimper dans un monte-charge au sixième étage. Ce vaste loft aux aménagements minimalistes est l'adresse new-yorkaise des productions Levinson-Fontana.
Le matin, le coup de téléphone à la production a été moyen. "Tom a reçu de mauvaises nouvelles, l'interview ne se fera peut-être pas...", nous avertit Shannon, son assistant perso. Nous pénétrons pourtant dans son bureau désert à l'heure dite. Aux murs, trônent des récompenses prestigieuses, glanés dans différents festivals. À côté d'une bouteille de whisky, un douze ans d'âge écossais, on peut toucher un Peabody Award, le plus prestigieux des trophées de l'industrie télé américaine. Fontana en a gagné deux. Rare privilège pour un producteur. Des montagnes de cassettes, des dossiers de presse encombrent la quasi-totalité de son bureau, vaste, simple et fonctionnel. Pile à l'heure, Tom Fontana débarque du set de tournage, son courrier et un énorme mug Homicide dans les mains. Tout sourire. Il demande d'entrée si la série marche en France. "On en parle pas mal", lui dis-je simplement. Fontana sourit, il voit vite ce que je veux dire : "Cette série ne laisse personne indifférent. Tous les gens avec lesquels j'en ai parlé ont adoré ou bien détesté. C'est bien."
Retour trois années en arrière. En 97, suite au succès d'une série de documentaires qu'elle a diffusés, la chaîne cryptée HBO cherche à exploiter le filon de l'univers carcéral. Fontana, qui tient alors les rênes d'Homicide: Life on the Street, possède justement dans ses cartons un projet sur la question. Il écrit depuis trois ans des scripts de polars pour le compte de la très tchékovienne Homicide... l'immense cop-show de NBC. Fontana se demande très régulièrement ce que deviennent les meurtriers qui sortent de son imagination après avoir été arrêtés par ses héros, les flics de la crim' de Baltimore.
Associé à son compère Barry Levinson, Fontana pond un scénario basé en partie sur les confidences de nombreux détenus côtoyés durant deux ans de recherche. "J'ai entendu plus de manières de tuer que je n'en ai racontées. Toutes les histoires ne sont pas vraies, je me suis simplement inspiré de certaines anecdotes comme le coup des morceaux de verres pilés et je peux vous dire que lorsque vous êtes en face d'un type vous raconte qu'il a tué un autre mec de sang froid, vous êtes dans un drôle d'état, explique Fontana. Je voulais en aucun cas leur voler leur histoire, mais simplement avoir une impression globale de l'endroit, de la solitude, de la peur. Je devais comprendre ce qu'on ressent lorsqu'on est dans cet endroit." De nombreuses visites dans les pénitenciers, couplées à l'imagination fertile de Fontana donnent Routine carcérale, un pilote d'une rare violence où dès le générique on voit se profiler le programme à venir: racisme, viol, dope, souffrances... Une œuvre destinée à un public averti, programmée sur l'innovante chaîne à péage HBO. "Les gens d'HBO ont été formidables, ils nous ont laissé carte blanche. Je dois dire que je ne m'y attendais pas... De toute façon, c'était la seule manière mener à bien ce projet." Fontana sort de trois ans de production houleuse avec NBC durant lesquels producteurs exécutifs du network n'ont cessé de lui imposer des choix dictés par les sacro-saintes lois l'audience. Fontana luttera, bien décidé à maintenir le statut d'œuvre atypique d' « Homicide ». Une cascade de prix et la reconnaissance de la presse américaine lui donneront raison.
Le plateau d'Oz abrite toutes sortes d'armoires à glace, dessins inimaginables tatoués sur les avant-bras. Difficile de répondre spontanément à leurs bonjours avenants. Après tout, ce ne sont que figurants et les croix gammées des autocollants... Même impression idiote quand votre regard croise celui de J.K Simmons, l'interprète de Vern Schillinger, l'impitoyable chef du clan aryen de la prison. Bien que l'acteur vous sourie, vous ne voyez en lui que le tortionnaire qui viole et applique sa terrible loi sur Oz. Le bonjour est limite froid, ça doit lui arriver plus d'une fois...
Peuplé d'une telle galerie de gueules cassées et de biceps tatoués, inutile de dire que l'univers de verre d'acier de la prison est bien là, il existe de fait, oppressant et terriblement visuel. Sur le plateau, des machinistes s'affairent. Le décor de la grande salle sera utilisé dès l'après-midi pour le tournage des scènes de « Boîte », cet hallucinant espace où Harrold Perrineau alias Augustus Hill joue les cœurs antiques de la série. Car si Oz est une série qui brille par l'intransigeance de son scénario, elle s'avère également impeccable d'un strict point de vue formel. La tâche a été confiée à des réalisateurs indépendants (Darnell Martin, Uli Grosbaar, Barbara Koppel ou Kathy Bathes), elle ne s'empêtre pas dans des tics de mise en scène dont souffrent certaines de ses consœurs. Seule obligation pour le réalisateur: imaginer les séquences où le narrateur parle. L'exercice s'appelle The Box, une cage de verre et d'acier où tout est possible : Décor psychédélique, effets vidéo, cadrage oppressant, absence de gravité, le narrateur est là pour rappeler que Fontana a fabriqué son style sur les planches de théâtre: "Shakespeare et Tchekov m'ont beaucoup influencé ainsi que Flaubert dont je suis un fervent admirateur ». Où les retrouve-t-on ? « Je ne sais pas vraiment peut-être dans ma façon de faire avancer mon histoire... à grands coups de drames. D'ailleurs un personnage comme O'Reilly, conspirateur et mal incarné, est un lago, personnage mythique d'Othello, en puissance."
Avant « Oz », il y eut « Homicide: Life on the Street », l'adaptation fidèle d'un livre-enquête signé David Simon »: « Homicide : A Year on the Killing Streets ». L'intrigue s'attache au quotidien d'un commissariat de Baltimore. Meurtre sordides, routine sanglante, banalité morbide du métier de flic. La série multiplie les effets brut de décoffrage signés Barry Levinson et un escadron de réalisateurs qui font aujourd'hui les beaux jours de la télé (« The Shield », « Six feet Under », « Over There »). Elle éblouit les téléspectateurs qui ont envie de se creuser la tête. Rythmée à la façon d'un vieux polar aux pages jaunies, « Homicide » traite, comme précédemment avec « Saint Elsewhere » ou « Oz », d'un thème récurrent chez Fontana: l'Amérique et ses institutions. "J'aime parler de gens dans des contextes exception Ce qui m'attire dans les institutions, c'est qu'elles restent en place. Dans « Saint-Elsewhere », l'hôpital reste, les personnages passent. Pareil pour Homicide. Il y a toujours des meurtres, mais les détectives changent. En prison, évidemment, les gens ne peuvent pas bouger. Dans ce décor immuable, je peux me concentrer sur mes personnages. C'est intéressant de mettre en scène une personne ordinaire dans un contexte extraordinaire. Quand la moralité d'un personnage est mise au défi, vous découvrez sa noblesse ou sa lâcheté." Illustration avec « Saint-Elsewhere », son tout premier show télé : un medical drama qui préfigure « Urgences ». « "Saint Elsewhere » a été la première série à dire qu'un hôpital n'était pas forcément le meilleur endroit pour être en bonne santé. On a donc essayé de traiter la médecine sous un nouvel angle. L'action se déroulait dans un hôpital très pauvre de Boston. La série a été la première à traiter de la question du sida. On était très en pointe dans ces années-là ». Fontana aime se frotter à des problèmes de société, d'éthique et de conscience. Ses flics n'évitent pas les bavures, ses taulards ne sont ni tout noirs ni tout blancs, ses médecins connaissent l'erreur médicale, discours qui n'en fait pourtant pas un moralisateur. "Je ne fais pas de politique et je ne suis pas là pour faire la morale. Je montre simplement comment fonctionne le système. Je ne donne pas de solution. Je sais seulement que ce pays est convaincu qu'en construisant pIus de prisons, les problèmes s'en iront. En réalité, nous allons droit dans le mur." Le plus surprenant dans cette histoire, c'est que mème si Fontana se refuse à donner des leçons, sa prison fictive le Oswald Maximum Security est en passe de faire des petits. Certains établissements pénitenciers seraient construits en ce Moment sur un modèle et une organisation très proches de celui de la série. Quand la réalité rattrape a fiction.
Le plateau principal est un véritable morceau de gruyère. Les nombreux trous dans le contreplaqué donnent sur des décors annexes: le bureau du directeur, la bibliothèque, les cellules etc. Ce matin, c'est le réfectoire qui est investi par l'équipe je tournage. On demande un silence absolu. L'épisode de cette semaine, le troisième de la troisième saison, a été confié à Matt Dillon. Concentré, l'acteur--éalisateur reste silencieux ne quittant pas d'une semelle le directeur photo, véritable œil de la série qui fait aussi office de cadreur. Équipe technique légère, : caméra épaule en super-16 mm, mouvement nerveux, le style d'Oz n'est pas sans rappeler Homicide, un soupçon de raffinement en plus. La photo sublime est l'ceuvre de Jean de Segonzac qui a travaillé sur les deux séries. Son travail prend toute son ampleur sur grand écran. Chaque scène est tournée sous plusieurs angles pour ètre ensuite montée selon le principe du jump-cut (plan-séquence truffé de faux raccords qui dynamise la narration). Dillon vérifie une énième fois sur son écran de contrôle que la scène est conforme à ses directives. "Good work !", lance-t-il à l'équipe technique... au bout de huit prises. La sonnerie retentit: tout le monde peut à nouveau circuler sur le plateau. Les machinistes recommencent à travailler sur le décor de « The Box ». Il y a de plus en plus de têtes connues qui débarquent de la salle de maquillage. O'Reilly, sourire ravageur, Kareem Saïd, très humble. Chacun passe pour discuter et nous demander au passage si la série a du succès en France. La réponse affirmative fait plaisir à voir.
Tom Fontana ne forme que la moitié du duo. Son nom en télévision est automatiquement associé à celui du réalisateur Barry Levinson. "II est, comme moi impliqué dans tous les aspects du show en termes d'écriture et de visuel. Il est toujours dans un petit coin, présent quand j'ai besoin de lui et il repart sur le tournage de l'un de ses films quand j'ai envie d'un peu d'air. Je crois que nous nous respectons mutuellement et sommes d'accord sur le genre d'ceuvre que l'on veut produire." Fontana est la plume du duo, Levinson l'œil. Chacun surveille le travail de l'autre tout en apportant un éclairage personnel. Tous deux peuvent diriger des acteurs, écrire des scènes, superviser une séance de montage, aller au charbon devant un patron de chaîne ou de studio, mais c'est ensemble que les deux créatifs travaillent. Leur emploi du temps est rempli pour quelques centaines de nuits. Outre la production d' « Oz » et malgré l'annonce de l'arrêt d' « Homicide », le duo doit produire prochainement un unitaire pour UPN, "l'histoire d'un frère et d'une soeur dont les parents se sont entretués lorsqu'ils étaient enfants. C'est la violence vue du côté de la famille en quelque sorte". Fontana est aussi en train de développer Ellis Island, une fresque racontant l'histoire de ce lieu si singulier de l'histoire de New York et des États-Unis (c'est dans cette petite île au large de Manhattan que débarquaient les immigrants).
Pourquoi quelqu'un qui a la capacité narrative d'écrire près de quarante ou cinquante heures de télévision ne s'essaie-t-il pas à la littérature ou au cinéma ? "Je ne partage pas cette idée selon laquelle la télévision n'est pas le meilleur moyen pour écrire. J'aimerais bien m'atteler à un livre, mais je sens que c'est un processus beaucoup trop long pour un gars comme moi. Le cinéma, c'est bizarre, mais je le trouve ultraprévisible. C'est un univers où finalement peu de choses sont possibles." Fontana continuera donc à se lever tous les matins à 5h30 pour écrire, terré dans sa bonne ville de New York, des histoires pour ses séries existantes ou à venir. "Je suis déjà allé travailler à Los Angeles. L'expérience fut épouvantable avec la chaleur, le brouillard, les tremblements de terre et la sonnerie incessante du téléphone. Tel directeur souhaite faire un tour sur le plateau et vous emmène déjeuner. Et je déteste ces pauses interminables. Ici à New York personne n'appelle, aucun exécutif ne se risque à venir jusqu'ici." Fontana rigole, mais c'est vrai qu' « Oz » doit sa différence au fait qu'elle est tournée dans un endroit différent. Cette série possède un côté inédit indéniable avec ses acteurs issus de Broadway, son plateau perdu dans les fumées des quais de l'Hudson river. Il donne à « Oz » un côté télé indépendante qui tranche, même avec les meilleures séries produites à Hollywood. L'atypisme de la série se prolonge par le rythme de tournage: huit épisodes par saison (rythme qui évoluera avec les saisons à venir). "J'en écrirais bien plus si cela ne tenait qu'à moi, mais les budgets ne sont pas extensibles... Notre production est peu riche. Beaucoup d'acteurs font ici des sacrifices financiers pour jouer avec nous, explique fièrement Fontana. Cela dit, le fait que cela fonctionne par tranche de huit épisodes nous permet de rester très concentrés. Quand vous en faites vingt-deux, il y a toujours un moment dans la saison où vous vous demandez ce que vous allez faire la semaine suivante. Ce qu'il y a d'intéressant avec « Oz », c'est l'absence de pub. Ma structure s'en trouve modifiée. Pour un show classique de network, vous écrivez quatre actes et chacun ~d'entre eux vous prépare à une coupure pub. Il faut entretenir le suspense, faire revenir les gens. Avec « Oz », j'ai une petite heure sans pub. Une séquence peut ainsi varier de une à vingt minutes. Le temps de mes histoires n'est jamais artificiellement réaménagé. C'est leur déroulement exact."
Sur le plateau, Matt Dillon discute avec B.D Wong et Rita Moreno en privé dans une salle attenante. La vision du réalisateur exposée, tous trois retournent dans la grande salle du réfectoire envahie par le brouhaha des figurants et de la majorité du casting venu assister à la dernière scène de la matinée. Les sonneries retentissent. Silence. La caméra précède de peu la conversation des deux acteurs. L'opération est recommencée plusieurs fois afin de capturer différentes attitudes nécessaires lors du montage en jump-cut. Le siège de Tom Fontana est vide. Il est en interview. Le jour d'avant, Chazz Palmintieri passait faire un tour, histoire de voir à quelle sauce il allait être mangé. C'est lui qui dirige l'épisode de la semaine prochaine tandis que Dillon sera en montage pour terminer le sien. Un autre sera alors en préproduction.
Nous sommes loin des vingt minutes que nous accordait Shannon au téléphone. Tom Fontana, loin des discours promo, est un formidable raconteur d'histoires. Les siennes et celles des autres. Il ne se prive jamais de citer des noms, des titres, des dates pour parler de choses qu'il a aimées ou détestées. Auteur en marge, il n'égalera sûrement pas la popularité d'un David Kelley ou d'un JJ.Abrams. Peu importe, Fontana travaille patiemment à construire une oeuvre, dotée de sens et d'honnêteté. Rare à la télévision.
Eric Vérat |
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