Eco  
La fiction télé est aussi un énorme business. Pour ceux qui auraient tendance à l'oublier. Rubrique économie.




Série et numérique : le prochain eldorado
L'air de rien, la télévision américaine est à un tournant de son histoire. L'explosion de la VOD (Video On Demand), du podcasting, ainsi que des diffusions sur téléphonie mobile ont créé de nouveaux marchés juteux. Conséquences : les divers projets de plate-forme numériques placent les fictions télé comme un matériau hautement stratégique. Une donne qui pourrait modifier durablement le visage de nos séries préférées. Explications.

Le monde change. Il suffit d'observer la télévision américaine pour s'en convaincre. Il y a trente ans, le paysage audiovisuel était à la veille d'une révolution puisque le monopole des Big Three, les trois grands networks américains s'apprêtait à partir en fumée face aux coups de boutoir des chaînes du câble. Les HBO, MTV, CNN, ESPN allaient en quelques décennies devenir des adversaires plus que crédibles face à ceux qui se partageaient, jusqu'à présent, à eux trois, les 100 millions de foyers américains. A l'époque, les états-majors des grandes chaînes ont mis du temps à réagir, aujourd'hui, plus personne n'a envie de sous-estimer la nouvelle révolution qui est sur le point d'éclater à Hollywood.

Internet et les nouvelles technologies numériques sont au cœur des stratégies de chacun des studios et toutes les chaînes pensent désormais à des diffusions alternatives pour essayer d'endiguer l'exode des téléspectateurs mais aussi pour générer de nouveaux revenus. Ainsi CBS a livré cette année quelques-unes de ses séries en avant-première sur le net (« Ghost Whisperer »). NBC a fait de même sur I tunes avec des séries comme « Convictions » ou « The Office ». Disney via ABC a carrément vendu à Apple une fenêtre de diffusion de ses hits « Lost » et « Desperate Housewives ». Et le studio 20th Century Fox s'apprête à le faire pour seize de ses séries et pas des moindres (« Buffy », mais aussi « Prison Break » ou « 24 »). Le temps des grandes manœuvres donc a commencé mais personne encore ne sait où tout cela peut mener.

Une chose est certaine, les millions de téléchargements qu'ils soient légaux ou pas placent le visionnage de série télé dans une dimension complètement différente. Plus de grilles de programmes, plus de pubs (ou en tout cas pas les mêmes). Des contenus que l'on consomme comme l'on veut où l'on veut (merci l'Ipod). Il sera bien dur pour les grandes chaînes actuelles de rester les acteurs qu'ils étaient. La généralisation des ordinateurs et des connexions à internet permettent désormais d'envisager une disparition des écrans de télévision. Inutiles et stupides doublons de l'ordinateur. Du coup, on voit apparaître des nouveaux media tel Innertube, émanation de CBS, chaîne brodband qui diffusera dès la rentrée des programmes courts (fiction / musique) mais sera aussi une nouvelle fenêtre de diffusion de séries que les internautes ne connaîtraient pas encore. Sans aller jusqu'à créer tous leur chaînes, les studios surveillent donc de très près la manière de dupliquer leur savoir-faire sur des fictions dans d'autres supports comme l'Ipod ou les téléphones mobiles.

Ainsi, 20th Century Fox avec « 24 » ou Alliance Atlantis avec « CSI » ont réfléchi à des spin-off téléphoniques de leur séries. Pas encore probant. Problèmes, on ne sait pas encore si ce marché est viable. Notamment avec ce type de séries développées à la base pour un autre type de diffusion. Dick Wolf, l'un des grands monsieurs de la télévision US à qui l'on doit l'immense « Law and Order » et tout l'univers y afférent n'est pas sourd aux sirènes du nouvel eldorado. Wolf, le roi du formula-show, de la série rediffusable à l'infini envisage de développer ses prochaines séries en fonction de la nouvelle donne numérique. Il cherche des choses plus feuilletonnantes. « Est-ce que si nous voulons durer dans un univers de téléchargement sur de très petits écrans, nous aurons besoin de plus de gros plans ? C'est une quasi-certitude ». A partir de là, on peut imaginer aussi que les nouvelles fictions devront être plus claires (moins de scène de nuits par exemple) et montées différemment. On le voit bien, la révolution technologique sera aussi une révolution esthétique. Toutes ces technologies vont aussi permettre des innovations dans le domaine de la narration. Dick Wolf continue en énumérant quelles pourraient être les possibilités des nouvelles séries. « Le téléchargement peut-être la possibilité de connaître un autre point de vue de la série qu'on suit. On peut même imaginer downloader une version plus hard que la version de prime-time grand public. Ou encore des appendices de la série que l'on ne prévoit pas dans la diffusion premium ». Wolf a annonce que « Power » sa prochaine série contiendra les prémices de ce que sera la série télé de demain. Date de présentation : Aucune info disponible. Et pour cause, personne ne sait encore comment s'y prendre.

Aujourd'hui la technologie permet une foule de choses. Presque tout. Le problème est encore de savoir qui viendra télécharger et pour quel prix. Car ce n'est pas parce que Disney et ABC ont généré 4 millions de téléchargements que toute l'industrie sera sauvée par ce business. Les auteurs américains sont quand même très attentifs car ils prédisent que dans 10 ou 15 ans les revenus via le téléchargement ou les nouveaux contenus constitueront le gros de leurs revenus. L'enjeu est donc de taille pour les créateurs de série qui veulent être les initiateurs de la réforme et pas les victimes. De toute façon, le public consommateur est encore dur à cerner. « Nous ne serons jamais véritablement victorieux si nous n'envisageons pas tout ça comme un nouveau medium explique le Vice-Président de CBS Mobile dans un entretien au Hollywood reporter. Personne n'a jamais pensé sérieusement à mettre un journal en papier devant une caméra de télévision à l'heure du JT, alors pourquoi mettre de la télé dans un téléphone portable ? Ça n'a rien à voir ».

Là-aussi donc, le marché est immense. De nouvelles fictions vont peu à peu voir le jour. Elles anticiperont le fait d'être diffusées sur des formats d'écrans spécifiques. Les personnages eux-mêmes pourraient être touchés à terme. En 2005, La série « Nip / Tuck » a fait parler d'elle en ouvrant un compte sur la communauté MySpace.com (15 millions de visiteurs) au mystérieux serial-killer qui animaient la série. Résultat des dizaines de milliers de connexions et bien sûr un buzz « utile » généré sur la série. La plupart des séries se conçoivent au aujourd'hui au sein de packages qui comprennent des ramifications internet. Dès les années 90, NBC et « Homicide » lançaient déjà cette tendance. A l'époque, le site de NBC proposait aux fans de la série d'aller participer à des enquêtes d'une seconde brigade de la crim‘ de Baltimore, une fois les épisodes de la série terminés. Dix ans plus tard, le modèle a explosé et tout le monde cherche à bénéficier du formidable filon numérique qui va déferler. Début de réponse dans les mois qui viennent.

Eric Vérat





 
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