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Les séries ont toutes une fin. Ça n'est pas une raison pour ne plus en parler. Rubrique dépôt-vente, vieilles actrices à restaurer, et séries à ne jamais oublier.




Les Sopranos au Plaza


Ce n'est pas le titre d'un film mais ça pourrait. Nous avons eu le privilège en 2004 de rencontrer quelques membres de la tribu Soprano. Détendus et affables, David Chase, le créateur des Sopranos et Lorraine Bracco, l'interprète de l'emblématique Dr Melfi, étaient à Paris pour promouvoir la sortie de la meilleure série des années 2000 en DVD ainsi que l'arrivée de la cinquième saison sur Jimmy. Récit et interview.

David Chase n'est pas ce qu'on appelle un rigolo. L'homme ne parle pas à la légère. Chaque mot est soupesé et tout ce qu'il dit il le pense. Sans faire de cadeaux. Il peut répondre d'un oui ou d'un non laconique quand la question ne lui plaît pas ou se lancer dans une diatribe musclée à l'égard de n'importe quel membres d'Hollywood. Bref, c'est lui le boss. Normal, à la bonne cinquantaine passée, l'homme possède à son actif l'un des plus jolis CV du Hollywood de la télé avec, outre "Les Sopranos", des participations créatives aux excellentes séries T"rente dollars plus les frais" ("The Rockford Files") et "Bienvenue en Alaska" ("Northern Exposure"), Chase avertit que ses Sopranos s'arrêteront, quoi qu'il arrive, en fin de saison 6 et que c'est désormais dans les génériques de cinéma qu'il faudra chercher son patronyme. Raison de plus pour faire un tour d'horizon de l'univers si savoureux des Sopranos.

DAVID CHASE
10h00. Salons du Plaza-Athénée. Les attachés de presse de Canal Jimmy, de Warner et d'HBO sont dans leurs petits souliers. Non content d'imposer des interviews collectives aux journalistes français venus rencontrer David Chase et Lorraine Bracco, ils doivent aussi leur annoncer qu'aucun des deux ne sera à l'heure. Heureusement, il fait beau et le buffet est copieux. C'est David Chase qui arrive le premier. Un petit expresso et zou c'est parti ! David Chase coupe court d'entrée aux questions sur une suite éventuelle de la série après la saison 6. « Dans ce métier, j'ai appris qu'il ne fallait jamais dire jamais. Mais je crois quand même que la sixième saison sera la fin de la série. On aura d'ailleurs que dix épisodes dans celle-là. Je pense que Tony Soprano vit vraiment un cycle de sa vie très dangereux avec pas mal de problèmes, il est sur le point d'aller en prison, il est impliqué dans de nombreux meurtres. Et puis, finalement, le monde de Tony est relativement restreint. Ce type de mafioso règne sur un petit monde duquel il ne sort jamais. Il n'a pas d'ambitions, il a une petite vie. Ca devenait assez difficile de créer des histoires toujours différentes .» Chase parle avec passion de sa création. Il distille les informations synthétiques et enchaîne même quelques bons mots. « Bien sûr que je connais la fin de la série. (silence) Mais il faudrait plus qu'une poignée de journalistes français pour me la faire avouer. Je suis un type du new-Jersey vous savez ! ». L'une des grandes qualités des Sopranos, c'est d'être écrite pas des gens qui n'ont pas peur de prendre des décisions importantes pour ne pas dire cruciales quant à l'équilibre narratif de la série. On l'a vu par exemple avec la séparation de Tony et Carmela. « C'était nécessaire. C'était pour le bien de Carmela. En effet, cette femme est très intelligente mais elle était cantonnée dans les mêmes attitudes. Eddie Falco est une excellente actrice et c'était horrible de la voir constamment jouer le même rôle de mère de famille ne cessant de se plaindre. On a donc décidé de les faire s'affronter puis se séparer. Les gens ont mis un peu de temps à s'y faire mais bon… c'est fait ! Et ça nous donne de nouvelles possibilités narratives. » Même prise de responsabilité avec la mort de l'un des personnages historiques du casting. « Tuer Pussy a été une plus grosse décision encore, mais il le fallait. C'était dans l'ordre des choses. Et puis quand j'ai vu la réaction indignée des fans, j'ai été d'autant plus convaincu par ce choix. Mais vous savez, on tue moins de personnes dans la série que la mafia ne tue de personne en réalité... » . S'il le dit.

L'un des grands thèmes des Sopranos reste la relation entre Tony et le Dr Melfi. Une pulsion sexuelle sous-jacente qui rythme la série depuis ses débuts pour en devenir l'un des thèmes cruciaux en cette ouverture de saison 5. Mais attention, David Chase ne souhaitait pas que tout finisse comme l'on veut que ça finisse. « Au début, on ne savait pas ce qu'ils allaient devenir. La première question de HBO lors de la première réunion de production a été de dire est-ce qu'ils vont coucher ensemble. On a décidé que non. C'est la force d'HBO d'avoir refusé cette facilité car sur un network, les deux personnages auraient tôt ou tard fini ensemble. Et j'aurais trouvé ça stupide. »
David Chase est décidément de bonne humeur car la question à ne jamais lui poser tombe comme un couperet. Pas le temps de parer. Comprend-il les plaintes de la communauté italienne aux Etats-Unis qui en a assez d'être caricaturée ? Aïe, ça va faire mal… Chase esquisse un petit sourire et enchaîne : "Il n'y a plus de complaintes des italo-américains dans cette cinquième saison. Je crois que ces gens faisaient fausse route. Déjà nous n'avons jamais dit que tous les italo-américains étaient des mafiosi. La vraie question intéressante est de savoir pourquoi ce monde de la mafia italienne attire tant les gens. Ce thème est devenu un véritable genre à lui tout seul, Je pense qu'au-delà de la question des gangsters, il y a la fascinante question du clan. Dans la culture américaine, beaucoup de gens fantasment sur les liens qui unissent les italo-américains ».

On va peut-être pouvoir reparler un peu de La cinquième saison à présent ? Quelle tonalité lui a-t-il donné ? On ne prévoit jamais une couleur particulière. La critique US a dit que cette saison était assez sombre plus que les autres. Personnellement, je pense que c'est pareil. Et Steve Buscemi ? le comédien sera l'un des grands intérêts dans un arc d'épisode de cette saison 5 . « Steve joue le cousin de Tony. Ce rôle était écrit et on se creusait la tête pour savoir par qui on allait bien le faire jouer. On avait déjà travaillé avec Steve qui avait réalisé deux épisodes des Sopranos. Des épisodes très réussis montrant qu'il avait très bien compris l'univers de la série. Avec les autres producteurs, on se disait que ça serait fou s'il acceptait de jouer pour nous, c'est une star de cinéma ! De son côté, il mourrait d'envie de prendre ce rôle mais ne voulait pas s'imposer et attendait qu'on lui propose. On a fini par trouver un terrain de discussion et nous sommes très heureux d'avoir pu collaborer". Bon finalement, si on résumait, on pourrait dire quoi des Sopranos en quelques mots ? David Chase se réfugie à nouveau le nez dans son café durant de longues secondes. « Cette série propose toujours un regard sur la condition humaine. On essaie toujours d'être honnête envers nos personnages et la société. Je ne crois pas que nous fassions une série nihiliste. Les Sopranos sont romantiques d'une certaine manière. Romantique dans la façon qu'a Tony de chercher l'amour, ou lorsqu'il essaie de croire en quelque chose.. Oui, on peut dire que c'est un personnage très romantique. Bonheur de l'interview à trois, les questions se succèdent sans réelle logique. La télévision et le cinéma ? Je veux en finir avec la télévision. Je veux faire du cinéma. Contrairement à beaucoup de gens, je ne crois pas que la télévision soit plus inventive actuellement. Peut-être HBO, mais je connais pas mal de gens qui s'éclatent bien au cinéma. Et les consultants ? comment est-il possible d'avoir un consultant sur une série parlant de crime organisé ? Nous n'avons pas de consultant à temps plein comme une série policière ou médicale. Nous avons un procureur de l'état de la ville de New-York qui nous donne de temps en temps des idées pour des épisodes. Un jour, j'ai eu également l'occasion de faire visiter le set à l'ex-avocat de John Gotti, l'un des derniers grands parrains de la mafia côte Est, et il m'a dit que Tony était bien trop tendre... Les relations entre la production et la mafia, un thème qui revient très souvent. Trop souvent, pas de réponses dignes de ce nom, simplement une anecdote : On nous a interdit de tourner dans un coin du New Jersey. C'était à cause d'un politicien local qui voulait de la publicité. Je crois qu'il est actuellement en prison pour fraude. Ainsi va la vie du côté du New-Jersey. Un petit monde dans lequel la fiction rattrape bien souvent la réalité. Et inversement.

LORRAINE BRACCO
Voix sensuelle travaillée au bourbon, Lorraine Bracco est ce qu'on peut appeler une rigolote. Quand elle arrive dans les salons du palace de l'avenue Montaigne, la presse l'attend depuis quarante minutes mais tout le monde lui pardonne et s'esclaffe quand elle avoue tout naturellement qu'elle a fait la fête hier soir et qu'elle s'amuse comme une folle à Paris. Avec un accent qui ferait passer Jane Birkin pour une française de langue mère, Lorraine nous explique tout -un peu trop peut-être- Ses parents qui l'envoient en France, sa carrière de mannequin, ses premiers rôles avec Jean Lefebvre, un gentleman ! (elle a vraiment fait la fête hier soir…) Le personnage tranche singulièrement avec la placide Dr Melfi. Lorraine Bracco ne cesse de louer ce personnage qui marque sa carrière. A tel point qu'elle raconte s'être emballée en découvrant le script où son personnage était victime d'un viol. « Tout le monde attend le coursier avec impatience. Je ne connais pas d'autres prod où, des comédiens en passant par le comptable ou les chauffeurs, tout le monde lit aussi complètement les scripts. C'est normal, c'est génial ! L'épisode où mon personnage se fait violer a été un choc pour moi. Je me suis dit [en parlant de Chase] mais quel salaud ! J'ai eu envie de l'appeler pour lui dire le fond de ma pensée. Et puis j'ai lu le script jusqu'au bout. La dernière scène concernant Melfi est un bijou. Là, j'ai compris le génie des gens qui écrivent cette série. Il n'y avait rien à dire. J'ai pleuré ». Lorraine Bracco avoue les choses comme elles lui viennent. Ce qu'elle pense de son partenaire James Gandolfini « … il est impressionnant, entre les scènes, il garde cette prestance qui en fait le chef du clan Soprano. La série repose sur lui. C'est donc normal qu'il soit dans ces conditions d'esprit. Et elle ? Beaucoup d'affection pour le Dr Melfi,. « Au début, on m'a fait lire le rôle de Carmela, tenu dans la série par Edie Falco. Avec ce rôle de l'épouse de Tony, j'avais l'impression de refaire "Les Affranchis", j'ai donc demandé à passer l'audition pour le rôle du Dr Melfi, un personnage où j'avais plus de décalage à apporter. L'interview est coupée par la venue de sa fille. Mignonne, bavarde, tailleur classique. Conversation moitié en anglais, moitié en français. Quand on lui demande d'où elle tire toute cette énergie, Lorraine Bracco répond : « Je viens de Brooklyn, le Marseille américain ». Dans sa verve communicative, l'actrice nous entraîne sur un faux-rythme. Au milieu duquel elle passe avec une aisance fantastique de Jean Lebfèvre à Jean Paul Gautier en passant par Ridley Scott. Elle en fait parfois un peu trop, mais ce n'est pas tous les jours qu'on a une bonne cliente comme ça. Il faut se faire violence pour revenir au thème du jour : Les Sopranos.

Regard sur la saison 5
David Chase est un grand. On le savait déjà. Le début de la cinquième saison des Sopranos nous le confirme sans hésitation. Jouant aussi bien sur les propres codes de sa série, désormais la marque la plus forte en matière de mafia dans la pop-culture US mais aussi des codes de la vie de tous les jours, -Subtile utilisation du reportage télé pour introduire le personnage de Steve Buscemi qui n'apparaît d'ailleurs pas dans l' épisode de rentrée-, Les Sopranos imposent le respect. Chaque intrigue est un bijou. Chaque film est impeccablement mis en image avec des intentions voulues, des personnages avec des trajectoires soupesées et remarquablement tracées. chaque film est peuplé de personnages auxquels on croit. Tony Soprano est toujours face à ses démons, conduire ses deux familles, rester en place, éviter les pièges des fédéraux et dépasser ses angoisses quotidiennes. Dans ce New-Jersey dans lequel on se sent de plus en plus chez nous, la tension n'a jamais été aussi grande. Un vrai plaisir. Si l'on en croit David Chase, il n‘y aura pas de septième saison, raison de plus pour savourer cette avant-dernière livrée des Sopranos, l'une des toutes grandes séries de l'Histoire de la télévision.

Eric Vérat

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