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« Je ne pense pas en terme de majorité. Il serait vain de préjuger du désir des autres. Un film c'est une série de décisions filtrées par un réalisateur à l'écoute de sa voix intérieure. Si toutes ces régles sont observées, les gens le sentiront Je ne raconte que des histoires singuliéres avec des étres singuliers qui ne valent que pour eux-mêmes. Il n'y a pas de quoi généraliser ... Et si Twin Peaks paraît confus, il ne l'est pas plus que de passer une journée sur cette planète . »
David Lynch
Qui est bizarre ? Vous ne diriez pas que « Twin Peaks » est une série étrange si vous connaissiez ma grand-mère. Ma grand mère est une vieille dame respectable, fervente catholique qui passe tout ces jeudis matin à nettoyer sa chapelle à l'église Saint-Joseph. Elle croit dur comme fer à la vie éternelle. Ancienne agricultrice, elle a été interviewée trois fois par la télévision régionale pour une histoire étrange de vol d'artichaud dans un de ses champs. Mais elle cache une nature sombre. Si vous montez à l'improviste l'escalier pour aller rejoindre sa chambre, vous l'entendrez prononcer des paroles inintelligibles. Elle n'est pas gâteuse mais· plus étrange - pratique la magie noire. Un jour, j'ai fouillé ses placards et j'ai trouvé une figurine blanche en plâtre frappée d'épingles. Elle a juré sur le seigneur que j'avais rêvé et la discussion s'est arrêtée quand elle est partie en criant. Bien qu'elle croie à la vie éternelle, elle a une peur panique de la mort. Elle ne mange rien sauf des crèmes au chocolat et des croûtes de fromages accompagnées d'un verre de vin rouge à cause du fer qu'il contient. Comme elle a peur de la mort, elle épuise tous les médecins de la ville et parvient pour apaiser cette peur à se faire prescrire jusqu'à huit Temesta par jour. A 13h 30, assise dans son fauteuil, elle regarde "Amour, gloire et beauté". Impossible de lui parler. Le regard vitreux, elle oublie toutes ses douleurs, toutes ses misères. Elle n'a jamais remarqué que le générique de la série ne vient qu'au bout d'une minute. Et surtout ne lui en faites pas la remarque. Elle le prendrait mal. "Est-ce que je viens t'enquiquiner quand tu regardes ton canal + ?" Ma grand-mère est peut-être un personnage échappé de « Twin Peaks ».
« I though terrible things happen, or seem about to, in Twin Peaks, it has the air of an enchanted place, a fairy tale woodLand ». David Lynch
Twin peaks 51201 ou 51200 ? Twin Peaks est petite ville fictive de 51201 habitants comme le révèle le panneau présent sur chaque générique. Elle est située dans l'état de Washington au nord-ouest des Etats-unis, à quelques miles de la frontière canadienne (où se trouve le tripot bordel du « one-eye-jack ») Mark Frost voulait écrire un scénario autour de la vie de Marilyn Monroe. La Warner devait produire et cherchait un metteur en scène. Lynch, nominé pour l'oscar du meilleur réalisateur, est pressenti. Le film ne se fera pas. Pour Lynch, le thème invalidait l'aventure. Marylin est un mythe. Faire un film aurait réduit sa portée. La vision que chacun en avait aurait fait écran avec celle du tandem Lynch Frost. C'est pourquoi leur vient l'idée d'un créer un nouveau mythe en la personne de Laura Palmer. A cette époque, Lynch écrit scénario sur scénario tous refusés. D'autres part, son premier mécène Dino de Laurentiis vient de faire faillite. Tony Krantz, l'agent de Lynch et de Frost, veut pousser le tandem à mettre en place un travail lucratif pour la télé. L'idée va venir au cours d'un repas. Dans un diner. Pour Lynch, toutes les idées démarrent sur un coin de table devant un café et une pâtisserie industrielle. David Lynch et Mark Frost ont la vision fulgurante du corps échoué d'une jeune fille sur une rive. Immédiatement, un nom d'une série s'immisce dans leur esprit: "Northwest passage", nom magique évoquant le lointain et le sauvage. L'idée d'un passage, d'une trouée. Trouée qui sera au centre du monde de « Twin Peaks ». La série devait être localisée dans le Dakota du nord, près de la région où le cinéaste a grandi. L'idée était de travailler sur une série à épisode qui durerait très longtemps. Le fantasme de Lynch était de créer une structure sans fin. Modelable, malléable à loisir. Le tandem travaille dans l'appartement de Mark Frost. David Lynch est allergique à l'ordinateur. Mark Frost tape et David Lynch allongé sur le divan du salon - il parle de cure psychanalytique - dit à haute voix ce qui lui passe par la tête. Mark Frost reprend les notes, réinjecte sa bizarrerie. On croyait qu'à Lynch incomberait l'imaginaire et à Frost la stratégie ; c'était sans compter sur les bizarreries de « Hill street blues ». Lynch a la prémonitiqn du succès de sa série, alors que lui et Frost se dirigent vers les bureaux du Network ABC. Devant lui, une coccinelle blanche roule sur le bitume de Los Angeles. Sa plaque minéralogique porte les initiales du réalisateur. Et Lynch a raison. Aux dirigeants d'ABC, ils vendent l'idée d'une série qui part de la découverte d'un meurtre mais où l'enquête s'estompe à mesure que l'on découvre les personnalités des citoyens de « Twin Peaks ». La situation et la géographie de cette ville déterminent selon eux le fonctionnement des gens. L'idée de la foret comme entité magique est déterminante à l'esprit de Lynch encore influencé par l'univers de « Blue Velvet ». « Twin Peaks » sera la première série qui mise sur l'influence du climat et l'espace sur les rapports humains.
On doit l'arche dramatique de la série à Mark Frost. Il dessine l'architecture de l'ensemble à l'intérieur de laquelle viennent se glisser des blancs. C'est un espace en trois plan. Un arrière-plan (le meurtre de Laura Palmer et la recherche du criminel), le second plan ( toute une galerie de personnages et leurs actes mais reliés à l'arrière plan) et le premier plan (la focalisation sur les personnages qui apparaissent dans l'épisode de la semaine). Ils vendent la série comme un mystère policier où l'identité de l'assassin n'a qu'une importance secondaire.
Le début du commencement Lynch et Frost observent qu'ils ont obtenu une liberté absolue de la part des dirigeants d'ABC (qui pensaient que le duo représentait un gage de sérieux et de buzz médiatique). La seule opposition de la chaîne a lieu lors de la séquence où les deux teenagers se rendent éméchés à la maison des Hayward. Interdiction de dire des insultes. Conséquence, Lynch invente un néologisme qu'il intercale dans les dialogues originels. Au moment du pilote tourné, en 35mm et décors naturels, pour 4 millions de dollars (ce qui est énorme pour l'époque), les dirigeants d'ABC n'ont pas déterminé de position quant à la décision de produire ou pas. Ils font des tests auprès de panel de téléspectateur. Lynch ne croit pas aux chances de réussite de la série. Il en profite pour expérimenter. L'absence de directive et le désintérêt d'ABC, loin de le freiner, le stimule, Il opte pour un parti pris de délire, Ce qui va déterminer l'installation de la série à Snoqualmie c'est l'existence d'une magnifique scierie capable de débiter des rondins d'un diamètre supérieur à 60 cm. Lynch filme cette scierie pendant plusieurs jours, C'est, en voyant une femme imprimer une sorte de baguette sur des troncs en partance vers les dents de la scie, qu'il a l'idée de la femme à la bûche, A cours d'argent pour la finition du pilote, le tandem s'acoquine avec· la Warner qui, en contrepartie, acquiert les droits internationaux et oblige Lynch à développer 30 minutes supplémentaires de manière à boucler l'intrigue. Confrontés à cette exigence, ils inventent les trois lettres B.O.B qui, par un heureux hasard au cours du tournage, deviendra BOB, le nom du tueur de la série. L'histoire commence quand Peter Martell (Jack nance, à la base charpentier puis acteur principal d' « Eraserhead ») découvre le corps de Laura Palmer, la reine de beauté du lycée, échouée sur les rives d'un lac, ficelé dans une bâche de plastique translucide. Les premières images évoquent le mythe. Il y a eu d'abord ce plan étrange décalé (vers quoi?) de Joanne Packard dans le reflet d'une glace, Puis la présence de Jack Nance, pêcheur ridicule, qui dans la brume matinale prononce cette phrase : "Encore un jour où souffle la brise de la terre". Singeant ainsi "L'aurore au doigt de rose" qui débute l' « Odyssée ». Dans le pilote sont exposés tous les subplots qui vont occuper l'esprit des téléspectateurs au cours de la première saison, L'expression "Fire walk with me", mots griffonnés sur les planches d'un wagon, lieu de l'assassinat et du viol de Laura Palmer et de Ronnette Pulavski - abandonné sur une voie de garage, apparaît pour la première fois. L'histoire racontée, au cours des 24 heures qui suivent la découverte du cadavre de Laura Palmer, est encadrée par le cri lointain d'une corne de brume.
ABC donne un accord sans que Lynch ait eu une explication. Lynch obtient un entrepôt géant près de Los Angeles pour la production des sept épisodes de la première saison. Lynch ne comprend pas le succès universel de la série. Il semble qu'elle soit tombée au bon moment. C'est la fin des années Reagan et de l'hyperconservatisme. L'époque était propice aux caractères bigarrés, foisonnants et inquiétants de la société américaine de base. L'économie virtuelle est à ses débuts. Tous les regards sont pointés vers cette nouvelle frontière. Le monde industriel est en déconfiture. La campagne est dépassée et les mythes de l'Ouest, avec leurs cohortes de faux prophètes, comme en témoigne le rejet du modèle reaganien, s'efface au profit de la ville dont on redécouvre le centre autrefois délaissé. A cette urbanisation nouvelle s'ajoute un engouement nouveau pour les tueurs en série dont le héros de breat easton Ellis va être le figure la plus marquante. Face à ces bouleversements, tout un pan de l'Amérique vit sans repère. C'est dans cette brèche que Lynch et Frost vont s'engouffrer. Lynch reste impliqué sur cinq épisodes de la première saison qu'il dirige. Il passe le relais à d'autres auteurs quand « Propaganda film » accepte son scénario de "Wild at heart". Il fera 2 autres épisodes: le 18 et le 29ième et dernier épisode. Lynch a néanmoins une idées sur les raisons de la mort de « Twin Peaks ». 1/ Vouloir à tout prix savoir qui a tué Laura Palmer ?
"Dans Twin peaks, le mystère était l'ingrédient magique. Il aurait permis à Twin Peaks de durer encore plus longtemps. Le désir de savoir des dirigeants d'ABC étaient trop intense ... »
Ainsi ils tournent, afin que rien ne soit éventé du mystère, sans que l'équipe ne sache qui est le tueur. Ils se focalisent sur un personnage qui est mis dans la confidence et joue comme s'il était le tueur (Benjamin Horne). Dans l'épisode 8 où la cousine de Laura Palmer est assassinée, une des scènes les plus fortes de l'histoire de la télévision, Lynch tourne la scène avec deux acteurs différents. Lynch avait trouvé la parade en imaginant une résolution paranormale qui aurait pu éloigner la résolution autour d'un coupable. Il n'y a pas de coupable puisque le mal peut se matérialiser un peu partout. 2/ Un changement de case et de jour de diffusion dans la semaine. Programmée le dimanche, la série était un sujet de discussion le lundi matin au bureau. Programmé le Samedi à 22 h 30, le Lundi, les gens l'avaient oubliée.
Entre soap symbole et innocence perdue de l'Amérique.
"La télévision m'a donné une très grande liberté. Aller directement à la meilleure solution, plus vite. A condition de ne pas aller trop vite, cela n'entrave pas la créativité. Ce que j'ai adoré avec la télévision, c'est qu'on pouvait prendre son temps pour raconter une histoire comme dans les soap opéras.... Mais là où Twin Peaks innove par rapport à ce type de programme, c'est que dans les soaps, les histoires sont en générales mondaines et superficielles, destinés aux gens oisifs qui restent chez eux pendant fa journée. Les intrigues de soaps évoluent à peine. Moi, j'aimais l'idée d'un feuilleton intéressant avec une intrigue à rebondissement. "
Pour Umberto Eco, "Twin Peaks a eu un succès phénoménal de part le monde pour les mêmes raisons que Casablanca en a eu. 1/ ce n'est pas un film, c'est tout les films". Ainsi chaque personnage de la série est typé à la manière d'un genre de série. Des inspecteurs enquêteurs résolvant seul le mystère, aux séries lycéennes, aux films d'hôpitaux. "Le riche et le pauvre", "Peyton place", "Dallas", "Falcon Crest", "Dynastie", "Happy days" Pour la structure générale de la série, Lynch évoque "Le fugitif". Il en fera d'ailleurs allusion à travers le personnage de l'homme manchot. Le personnage du tueur est sans cesse présent dans l'inconscient du spectateur et cela même si Son nom est omis dans certain épisode. L'autre ancêtre de la série est un drame gothique à diffusion quotidienne : "Darks shadow" Lynch doit une dette particulière à tout l'univers cinématographique qui l'a bercé. Inspiré du "Laura " de Preminger. La femme au portrait autour de quoi/qui toute l'histoire gravite. Il y a le même rapport au portrait et à l'apparition de Laura. Enveloppé dans du plastique. Un cadavre ou une jeune femme banale, alors qu'elle personnifiait la féminité. Le portraitiste de "Laura" dans le film de Preminger s'appelle Jacobi comme l'analyste de Laura Palmer. Comme dans tous les soaps dignes de ce nom, Twin Peaks va développer son Iot d'histoires d'amours contrariées, d'histoire de pouvoir et d'intrigues. Un vrai soap opéra où la résolution d'une intrigue, annoncée par un cliffhanger, est désamorcée par la survenance d'un nouveau mystère si bien que l' entrelacement des différences intrigues au lieu de dénoue les intrigues en renforcent la teneur. C'est l'image de la fôrêt avec ses branches entremêlées. Le tandem ne veut en rien s'affranchir des codes narratifs usuels en la matière. Comme dans tous les soaps, les personnages apparaissent décontextualisés. Ils regardent un soap intitulé "Invitation to love", ils éructent, pleurent des torrents de larmes, sont très méchants quand ils ont été définis ainsi et très bons quand leur nature l'exige. Un univers de soap qui se rappelle aux exigences en la matière définies par les séries cultes des années 50. C'est ce rapport aux années 50 qui déterminent et expliquent la fascination des deux auteurs pour leur série. Il y a bien évidemment dans « Twin peaks » un rapport à l'enfance. Lynch a grandi dans une petite ville de l'Idaho où la télévision avait une place d'importance. Les soaps y rythmaient la vie quotidienne. Lynch garde à l'esprit l'innocence de ses premiers émois de téléspectateur qu'il injecte dans l'univers contrasté de « Twin peaks ». Le soap est en soit un avatar de l'histoire que les parents racontent au petit enfant et qui voudrait ne jamais la voir finir. A travers « Twin peaks », Lynch veut retrouver les couleurs délavées de son enfance. Produit de l'idéalisme des années 50, et chroniqueur de sa décadence au tournant du matérialisme des années 90, Lynch voulait faire le point sur ce passage d'un monde à un autre. Comme lors d'une cure analytique. Il dit : "J'ai voulu retrouver le climat naif qu'i! y avait à cette époque ». D'ailleurs, il choisit la ville en accord avec cette idée. Une ville où les gens pensent comme ils le faisaient il y a trente ans : leurs maisons, leurs voitures, leurs accents sont restés les mémes. Lynch éprouve une réelle empathie pour ces gens simples. Dale – porte-parole de Lynch- le dit au légiste du FBI venus pour pratiquer l'autopsie du corps de Laura Palmer (épisode 3) : "J'aime ces gens. Ils sont vrais. Ce ne sont pas des statistiques comme à Pittsburgh." Ce qui détermine l'emplacement de la série, c'est l'existence d'une ancienne scierie. Dans un entretien, Lynch explique à regret que les nouvelles normes de production formatent le rapport à la nature dans ce qu'elle a de sauvage, "Wild at heart", pour faire référence au titre du film qui suit. Dans la nouvelle logique industrielle, l'arbre ne peut avoir qu'un diamètre inférieur à 60 centimètres. Il n'est qu'une plante que l'on l'arrache. Lynch regrette la fin du coté sauvage et primitif. Les premiers plans de la série commencent là où le « Blue velvet » finissait (L'oiseau sur la branche). Ils enchaînent sur des plans d'usine relégués dans le lointain - reliques délaissées par la nouvelle religion du virtuel et de la nouvelle économie. A Twin Peaks, le rêve est encore possible (des norvégiens doivent y investir) à moins que le mal s'affiche (provoquant le départ du groupe d'investisseurs étrangers). Le shérif de la ville s'appellera Harry S. Truman. La ville de Twin Peaks est celle de son enfance non pollué par les vérités du monde mais où il décèle déjà des secrets enfouies comme ce corps enveloppé dans un sac en plastique comparables aux cosses géantes de la série B phare des fifties "Invasion of the body snatchers".
Un soap néanmoins décalé
" Nous avons essayé de renouveler le soap du samedi soir dans le méme sens qu'Hill street blues l'avait fait avec le genre policier, il y a dix ans. David y a ajouté une touche de surréalisme. "
"On dit que le public ne croit pas assez en ces propres capacités à analyser J'abstraction, qu'il a besoin d'une explication. Je crois qu'il en est tout a fait capable même si le processus est inconscient. Tout le monde comprend les abstractions mais en doute parce qu'elles font peur ».. David Lynch
Respectant le format télé, subplots et intrigues parallèles et les classiques débordements psychologique du soap, Twin Peaks est loufoque et délirant.
Le feuilleton se subdivise en deux intrigues principales : 1/ l'enquête sur la mort de Laura Palmer, menée par l'agent Dale Cooper. L'enquête tient du jeu de rOle, du jeu de piste et de la charade. Elle renvoie aux jeux de l'enfance. Au dix huitième épisode sera révélé le nom de l'assassin, nom devenu de moins en moins important dans une tapisserie enrichie de suicide, de meurtres et de nouveaux personnages. Peu à peu, L'assassin de Laura Palmer, arbre qui cachait la forêt s'efface devant le foisonnement du milieu dans lequel il s'inscrit. 2/ la deuxième intrigue est constituée par la lutte que se livre Cooper et Window Earle, ex agent du FBI devenu fou. Window veut la mort de Cooper. C'est à partir de cette lutte que nous entrerons dans le monde noir -celui des démons- qui est en fait la chambre rouge apparue dès le deuxième épisode dans les rêves de Cooper. La singularité de la série réside dans son excentrique écheveau d'absurdité déjouant la carte du pseudo réalisme des séries. Lynch part du pseudo réalisme pour décrire le monde tel qu'il est: absurde. Lynch n'est pas un dandy surréaliste, il déclare avoir voulu faire une série sérieuse seulement sa réalité n'·est pas la notre. Il la triture, la torture, la tord et en fausse légèrement le sens pour lui faire retrouver une force d'évocation jusqu'alors oubliée. Subversion absolue du genre policier mais inscription finalement plus proche dans la réalité d'une enquête faite de plus de temps mort que d'action. Ne sachant pas comment faire évoluer une enquête de manière originale, le tandem met en scène son impuissance en faisant intervenir des solutions totalement surnaturelles. Le succès de la série vient du décalage entre les promesses d'un whodunit classique et de perpétuels décrochage un peu à l'image de la vie. Agissant ainsi, il se rapproche au plus près de la vie, de son étrangeté, se rapproche au plus près du fonctionnement d'une enquête, et décrit au mieux la réalité américaine. seule entorse au souhait de non transgression des codes esthétiques télévisuel (à l'exception des scènes de la Red room), Une utilisation des plans généraux peu adéquats au format cathodique (Ainsi la rencontre de cooper-Truman et la conférence de Ben Horne aux norvégiens). Ce qui intéressait les créateurs c'était le mystère autour du tueur qui permettaient de progresser dans le mystère d'autres vies et de rendre confus, étrange et mystérieux tout l'univers comme un parasitage. Au coeur de la série, il y a l'idée est de mêler plusieurs formes de réalité. Un envers et un endroit. De faire coexister "Blue velvet" et l'univers policé de "Pey ton place". D'aller au dela des apparences d'une photo représentant une jeune fille souriante. Une jeune fille finalement sombre autodestructrice, dangereuse et perverse. Pour Serge Grumberg, "Twin Peaks" forme avec "Blue Velvet" et "Lost Highway" une trilogie de la paranoïa, sur le coté noir de l'âme américaine mais tiré vers la poésie et l'abstraction. Il part de l'idée que derrière la façade se cache un océan de turpitude et cette océan fait échouer le corps de Laura Palmer sur la berge. A partir d'un thème classique, archétypal du genre policier, à savoir comment une enquête autour d'un meurtre révèle les ressorts et les secrets d'une petite communauté à première vue très ordinaire, les deux auteurs présentent un extraordinaire bestiaire de personnages. Michel Chion les décompose en trois catégories relativement poreuses les unes par rapport aux autres: l/Les personnages normalement typés de soap ou de série policières, fidèles à un certains rôles. Ils peuvent avoir par moment un accès de folie et échapper à la réalité mais cette échappée anecdotique n'en laisse pas moins inchangée leur définition de base. Z/ Des personnages typés comme bizarres, à travers une caractérisation physique, comportementale ou une accessoirisation Qui leur est toujours attachés mais étrangeté Qui ne semble pas étonner ou déranger les personnages de la première catégorie. 3/ Des personnages qui acquièrent au cours de la série une qualité mythique. Bien sur tous ceux qui viennent de dimension parallèles, apparaissent dans les fantasmes et les rêves ou sont en communication avec d'autres forces. Mais plutôt que de cantonner chacun des personnages dans la prison de son genre, Lynch et Frost les couples. Il s'en dégage une addition de ton, de dimension et d'émotions que l'on avait l'habitude de rencontrer dans des genres séparés. L'agent spécial du FBI Dale Cooper alterne entre la deuxième et la troisième catégorie. Dans ses premières caractérisations, il apparaÎt comme un "fish out the watef" - personnage déclencheur de conflit du fait de son typage en soi décalê par rapport aux caractérisation du milieu dans lequel on le place. Cependant Lynch et Frost ne tirent aucun parti de cette promesse de conflit et joue la carte de la sympathie. L'agent Cooper est accueilli avec bienveillance par la police locale et les habitants de Twin peaks. Une différence notable existe entre Dale du pilote et celui de la série. Dans le pilote, il apparaît Quelque peu inquiétant, interroge ses suspects avec brutalité, imprime un certain sadisme à ces gestes (comme dans la scènes où il examine le cadavre de Laura Palmer) mais rien de cela dans la série. Il apparaît soucieux du respect d'autrui, plus zen et lumineux. C'est un agent incorruptible, aimant l'apesanteur, dicter des notes à une certaine Diane, par l'intermédiaire de son dictaphone, amateur des bons motels pas trop cher, de tout ce qui est sucré, notamment du café. C'est une sorte de mage et de poète s'étonnant de tout, et menant son enquête à l'intuition fortement influencé par la divination tibétaine. Certains voient en lui un extra-terrestre. La manière dont on nous le dévoile rappelle la présentation de Bruno Ganz dans "Les ailes du désir". Un ange tombé du ciel, asexué (il ne répondra pas aux avances de Audrey Horne (ep 5» Qui découvre avec ravissement les plaisirs simples d'un séjour terrestre ( humer l'air de la forêt, boire un café, manger des gâteaux, profiter d'un bon lit, etc ... ) Un ange qui communique peut-être avec les Dieux à travers un interphone: Diane ('personne à part lui n'y fait référence).
"J'ai construit ma série comme une symphonie en trois mouvements" David Lynch
Le climat d'apesanteur, d'hypnose est en partie crée par la musique qui se répand en nappes périodiques et vaporeuses selon un triple tempo. 1/11 Y a premièrement le thème du générique pensé comme une berceuse et défilant sur des images hypnotiques. 2/ le deuxième motif musical est celui de Laura Palmer. Il annonce ou signe le rappel de la mort qui a engendré la série. Comme une lamentation. A chaque moment d'effusion et de larmes, il revient comme pour rappeler Qu'au commencement de l'univers il y a une meurtre. 3/ Le troisième motif est intitulé Audrey's dance. On l'entend la première fois quand apparaît Audrey Horne mais il ne reste pas attaché à ce personnage. Il va illustrer les scènes policières ou les saynête érotiques. Thème Jazzy, il traduit la dérive de la série et son côté décalé.
"Seule l'histoire guide fa structure d'un film. Il ne s'agit pas de manoeuvre intellectuelle, seulement d'intuition. pour moi le cinéma est un médium fondé sur l'intuition. Pour moi, l'intuition c'est quand l'intellect et l'émotion fonctionnent ensemble. Ce sont les idées qui vous dirigent et les idées viennent d'on ne sait où. files sont comme des décharges électriques, elles apparaissent subitement dans votre esprit et elles sont autant de graines prêtes à germer. "
L'intuition est une donnée fondamentale de l'univers de la série. Dale cooper en est envahi. Au début de l'épisode 2, Lynch et Frost nous gratifie d'une scène hallucinante. Dale Cooper met en place un jeu intuitif pour découvrir le meurtrier de Laura Palmer. Il nous explique que l'idée lui a été inspiré par le bouddhisme et se livre à un cours de géo-politique. S'en suit un grand moment comique, où à l'énoncé des présumés coupables, Cooper jette une pierre sur une bouteille située à 50 mètres. La pierre qui touchera la bouteille désignera le coupable de Laura Palmer. C'est au cours de la fabrication que vient à Lynch l'idée de Bob le tueur. Au cours d'une scène avec la mère de Laura Palmer survient un problème technique. Le visage de Franck Riva apparaît dans le reflet de la glace. Franck Silva est habilleur sur le film. Pour Lynch cette apparition est un signe. Elle lui révèle le visage de BOB. Mais là il était question de Franck, l'habilleur. Dans la scène Qu'il tourne à la suite de cet incident, Lynch demande à Franck Riva de s'accrocher au barreau du lit de la chambre de Laura Palmer. C'est ainsi qu'apparaît BOB dans l'univers de la série. Idem pour "Fire walk with me", Lynch le note en allant sur son plateau. Il voulait rendre un hommage à Richard Kimble donc il prend un manchot dont il adore la voix et il lui fait dire cette phrase qu'il a rêvé la nuit précédent le tournage. L'autre grande audace c'est la place de l'abstraction à une heure de prime time. Pour Lynch, l'abstraction est phénomène qui permet à notre intuition de se mettre au travail et de lui donner un sens. La possibilité de proposer un univers conceptuel et pictural, avec des scènes, notamment celles de la Red Room, théâtre dénudé tapissé de rideau rouge où officie un nain dansant et parlant à l'envers, Qui emprunte à l'esthétique et à l'univers du scénographe américain Bob wilson.
Robert Engels analyse le succès de la série.
"Une série sur la culpabilité avec des personnages réels. Nos fans n'étaient pas ceux de Star trek, c'était plutôt des employés de General Motors".
Le tueur a un visage d'indien. Il incame le refoulé au coeur de la banalité du quotidien. Comme l'hôtel "overlook" construit sur un cimetière indien, la ville est bâti sur des secrets présent et que tout le monde tait. Le secret de famille qui dans les petites villes est tenu par tout le monde comme un pacte secret qui est aussi celui du spectateur. Il n'est d'ailleurs pas innocent que Lynch ait choisi la ville qui est au coeur d'un des mythes de la nation indienne. Mais à mon sens le véritable défi de l'univers de « Twin peaks » c'est son approche véritablement novatrice de l'étrangeté. C'est à travers l'étirement des situations banales, du fait du caractère lisse et anonyme du découpage en totale contradiction avec le récit qu'une angoisse diffuse s'immisce dans le regard du téléspectateur. La terreur surgit d'une perte de repère induite par une apparence anodine et étirée en désaccord complet avec nos habitudes de téléspectateur (-Les brusques changements de ton, l'impression d'étrange quotidienneté, les scènes de hurlement ou de pleurs hystériques qui s'étirent). La béance des lieux, les temps morts, sont autant de moments où le spectateur se remet de la scène qui suit. En un sens, il est au coeur du récit. Interloqué par l'incongruité de l'univers. On pourrait ainsi qualifier Twin peaks de premier soap participatif impliquant le téléspectateur dans la perception de l'histoire. (Ainsi, vide produit par un escalier sans bruit étirés sur 90", des plans rouges d'une scierie comme dans un documentaire d'Harun Farocki, de l'étirement de plans d'arbres bercés par le vent, de feux rouges suspendus dans la nuit)
Ayant la structure d'un rêve
"J'apprécie l'accessibilité de la télévision. Les gens sont dans leurs meubles, personne ne vient les déranger. Ils sont au mieux pour entrer dans le réve. J'aime l'idée qu'il peut y avoir des choses inexpfiquées dans un film. Trop de choses de nos jours nous sont mâchées. A trop vouloir une seule explication, aisément compréhensible, on rentre chez soi et fe film est aussitôt oublié. Il ne laisse aucune trace. Pour moi, on ne doit répondre au mystère que jusqu'à un certain point. Il est important de laisser la fenêtre entrouverte pour que le rêve continue. " David Lynch
La position du cinéaste est celle du dormeur qui fait confiance à son intuition et qui attend que le signe se réitère pour avoir confirmation de son exigence. Comme au réveil des rêves. Lynch quand il vivait à Philadelphie était un inconditionnel d'une série intitulée "Another world". Dès cet instant, il semble que Lynch ait perçu la télé comme un trou noir. Une faille temporelle qui place le téléspectateur dans un état de latence entre conscience et inconscience, comme aspiré dans une autre dimension pour le recracher sans aucune réponse sur le sens de sa vie. Ainsi « Twin peaks » (par moment soporifique) a la texture d'un rêve.
Dès le générique, Lynch et Frost plongent le téléspectateur dans un état de sommeil étrange. La musique de générique lente et sirupeuse nous fige. A l'image, des plans vides. Nous sommes dans le rêve éveillé des villes mortes. Une ville dont le quotidien oscille entre rêve (celui de la bourgade rose bonbon) et le cauchemar (celui de la forêt toute proche et de ses démons). Ainsi le récit est à l'image de l'univers dans lequel il se déroule. C'est un monde double Pour Michel Chion, " Le territoire de Twin Peaks est un nid, une flaque de nature nourricière, où il y a l'eau, du feu, de l'énergie, de l'espace, la forét et toujours de quoi manger. C'est l'image magnifiée d'une paire de seins nourriciers inépuisables dont coulent à foison des personnages, de la musique et de l'action. Mais en méme temps, c'est l'archaïque, les forces indomptées. " Le monde de Twin Peaks a conscience des dangers qui le guette. C'est pourquoi se mettent en place des stratégies d'évitements. Rituels, confréries secrètes, repas, intrigues amoureuses sont des moyens de mettre l'affrontement à distance. Ce qui permet à la petite ville de tenir face aux désordres du monde que l'on sent grouiller dans la forêt toute proche, c'est un sentiment de confort douillet, décliné à travers toute une gamme de lieu (le petit diner RR, l'hôtel confortable (Cooper n'a que ce mot à la bouche), le lycée, l'hôtel de police. La ville s'apparente à un camp de base calme et reposant. Un fort de western ~ havre de paix séparée de la sauvagerie du monde extérieur (n'oublions pas que nous sommes au Far West à la pointe ouest des Etats-unis) Ici, tout le monde est accueillant, les gens sont aimables (sauf les méchants). A chaque fin d'enquête, les tables du commissariat se transforme en buffet de petit déjeuner. Chion développe une analogie intéressante entre « Twin Peaks » et les mythes tels que racontés dans l' « illiade » et l' « Odyssée ». Comme dans ces récits, les personnages interrompent leurs actions pour manger et profiter de la vie. Ainsi, le rapport à la nourriture est aussi important que les intrigues. Le rapport au café, à la tarte aux fruits est aussi prégnant que de savoir qui se cache derrière le prénom de BOB. Pour Chion, "Le succès de la série est associé à l'importance régressive qu'y prend la nourriture. Comme pour apprivoiser la sauvagerie primitive de l'acte de manger et régresser dans l'égalisation du "sweet". Ainsi le repas est l'étape obligatoire avant d'affronter le froid de la foret et les horreurs qui s'y trament. Mais il a également la saveur des diners de l'enfance. Ceux qui durent pour retarder·la crainte de plonger dans le sommeil. Où la seule parade dont disposent les parents est de vous raconter une histoire.
La vie après Twin peaks
"Je suis amoureux du monde de Twin Peaks. Y revenir comporte un danger mais plus on le connait, plus il devient possible d'expérimenter. On a besoin de ces choses fortes dans la vie et dans le film. Plus on avance dans la vie, plus on avance dans le réve. " David Lynch
Après le tournage de « Wild at heart » (Sailor et Lula ) et sa palme d'or, Ciby 2000 propose à Lynch un contrat pour la fabrication de plusieurs films. ABC ayant arrêté la production de la série, Lynch décide d'y revenir et de clore le mystère autour de la mort de Laura Palmer. Par ailleurs, revenir à Twin Peaks est né d'une frustration. Occupé par le tournage de wild at heart, il a l'impression que la série lui échappe bien qu'il en supervise la post-production. Les réalisateurs, triés sur le volet (notamment un très grand chef op Caleb Deschanel) suivent l'épisode jusqu'au bout. Il existe une très grande liberté d'exécution au sein d'une enveloppe de 900 000 dollars. Mais, Lynch sort de la programmation déprimé. Lynch va revenir à Twin Peaks dans un format cinéma en racontant les derniers jours de Laura Palmer dans "Twin Peaks », (« Fire walk with me »). Lynch commence son film par l'explosion d'un poste de télévision (histoire de signifier que la série s'arrête définitivement malgré le cliffhanger de l'épisode 29, où Dale Cooper, revenu du Monde noir, semble envahi par les forces du mal) En exhibant ce qui était au coeur de la série (inceste, viol, drogue, brutalité), Lynch avoue qu'il ne reviendra jamais à Twin Peaks. Il gomme l'univers de la série, en éliminant les subplots et fait apparaître de nouveaux personnages pour illustrer toutes les prémonitions de Dale Cooper concernant la vie dissolue de Laura Palmer (sexe et drogue). Mais, alors même qu'il dévoile les mystères autour de cette mort, il livre un univers déjantée. Le film est une des oeuvres les plus déroutants de l'histoire du cinéma, sorte de brouillage fantasmatique, d'apparitions, disparitions, théâtre magique à la Mélies. Us se livrent à des expérimentations sonores et visuelles proprement sidérantes. A nouveau, Lynch et Frost s'essayeront au soap dans "On the air", pochade nostalgique sur la naissance des networks télé durant les années 50. ABC arrêtera « Mulholland Drive » en cours de fabrication du pilote et c'est Alain Sarde, producteur de "The Straight story" qui en financera la finition. L'histoire se poursuit aujourd'hui avec « Inland Empire », film complexe et stylé comme seul Lynch peut les faire apparaître.
Conclusion Il y a à snoqualmie près du rocher où le corps de Laura Palmer a été découverte une plaque commémorative. Cette plaque a la saveur d'un condensé de la série entre réalité et fiction. Elle accrédite cette étrange sensation qui, parfois, nous étreint et nous fait dire, quand nous nous réveillons, que nos rêves sont vrais.
• Karim Bengana est auteur de télévision. Il écrit des fictions comme des documentaires.
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